Brissonneau
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14/10/09

Brissonneau
EMail : brissonneau@wanadoo.fr
Tél. : 01 42 46 00 07

Estimation : 15 000 - 25 000 €

Résultat : 60 000 € Lot n°127

MARCEL PROUST

Ses Séjours en Savoie Clément de MAUGNY Marcel Proust fit deux séjours à Évian, avec sa mère, en 1899 et en 1905 [L'année de la mort de cette dernière], au " Splendide Hôtel ", où il jouissait des agréments mondains des rives du lac Léman. On allait à Amphion, la villa Bassaraba avec les Brancovan, Noailles, Chimay, Polignac, Abel Hermant, Léon Delafosse, la princesse Rachel, Henry Bordeaux [Cf. la photographie pp. 58-59 de l'Univers de Marcel Proust. Le Point. 1959]. On se retrouvait dans la chambre d'Anna de Noailles, où étendue sur une chaise longue, elle lisait ses poëmes. Quelquefois Proust venait dîner, après avoir brûlé ses poudres anti-asthmatiques dans la chambre de Constantin de Brancovan. D'autres fois, à Coudrée, Madame Bartholoni, filleule de Chateaubriand, une des beautés du Second Empire, le recevait en présence de sa fille Kiki, une amazone de vingt-sept ans, grande avec des cheveux dorés ; tous les jeunes gens étaient amoureux d'elle, ou comme Proust prétendaient l'être. Adolphe de Rothschild invitait à Préguy, d'Haussonville à Coppet où flottait encore le souvenir de Madame de Staël. Ces séjours furent le creuset et la genèse de " La Recherche ". Les semaines passées à Évian fournirent des éléments importants aux deux premiers séjours du narrateur à Balbec. La maison de campagne de Madame de Cambremer à Féterne est fondée sur la villa Bassaraba et a reçu le nom du petit village de Féternes à quelques lieues de Thonon. Le nom de Rivebelle où le narrateur dîne avec Saint-Loup est un amalgame de Riva-Bella sur la côte normande à 11 km de Cabourg et de Belle-Rive, un groupe de villas au bord du lac. Le vrai petit train de " La Recherche " c'est celui qui allait et venait tout doucement de Genève à Thonon et à Évian, s'arrêtant à chaque village, à chaque groupe de villas [Cf. La Préface de " Au Royaume du Bistouri ", le recueil de caricatures de Rita de Maugny]. Ces dérivations ne sont ni accidentelles, ni automatiques. Ces noms sont de véritables " talismans " par lesquels Proust entendait symboliser les affinités qu'il pressentait et fleurait entre la rive lacustre et le rivage maritime. À Thonon se trouvaient deux amis personnels de Proust, tous deux dreyfusards : Pierre de Chevilly et Clément de Maugny qui habitait à l'époque le château de Lausenette, puis à Maugny. Le premier bâtiment rappelait à Proust le château du " Capitaine Fracasse ". Chaque soir ils regardaient le Mont Blanc devenir rose et cramoisi dans la lueur du couchant, puis ils retournaient à Thonon . Le 13 Juillet 1899 il remit à Clément un exemplaire des " Plaisirs et les Jours ", dont la longue et " mythique " dédicace prouve qu'ils avaient déjà été liés [Ils s'étaient connus plus tôt à Paris chez les Ludres] et qu'ils s'étaient fait des confidences : " Notre vie a été si affectueusement mêlée pendant ces deux mois que vous avez sur les pensées et les imaginations de mes années d'autrefois comme un droit rétrospectif ". Il y a, d'ailleurs là, comme un écho des émotions dont Proust fait mention dans une lettre à Reynaldo Hahn, écrite apparemment au cours de ce même été. Le comte de Clément de Maugny est resté jusqu'à la fin de sa vie, l'un des meilleurs amis de Proust. Dans une de ses dernières lettres, probablement de 1920, Proust revit avec une émotion poignante le temps de leur jeunesse, et faisant probablement allusion à ses propres séjours à Thonon, et à la hâte qu'il avait de saluer au seuil de la Savoie, son ami, alors jeune officier en permission pour quelques jours à Maugny, il lui écrira " Crois moi tendrement à toi cher Clément, le même jusqu'au dernier jour, qui allait si fidèlement, boulevard de la Tour-Maubourg attendre la minute heureuse où tu rentrais, ou bien te chercher à Annemasse avec tant de bonheur. Tout vit en moi ". Le 20 Janvier 1916 il lui avait déjà écrit « Combien je regrette Thonon ! Tout ce temps où l'on était heureux sans le savoir ". Élégant, beau, brillant, issu par son père d'une des plus grandes familles de Savoie ; par sa mère d'une des meilleures familles de Pologne : les comtes de Komar, petit-neveu par elle de la princesse de Beauveau, cousin de la comtesse Robert de Mun, de la duchesse de Guiche, et de la comtesse de Blancas, Clément de Maugny avait tout ce qu'il fallait pour plaire au jeune mondain qu'était alors Proust qui tomba aussitôt sous le charme et lui garda toute sa vie durant intacte sa fidèle amitié et se l'attacha par des qualités plus profondes. Ce que l'on n'a jamais vraiment dit, jusqu'à maintenant, et que tous ces détails renforcent, est que sans doute Clément de Maugny est aussi le premi er inspi rateur du personnage de Saint-Loup. En 1902, il avait épousé Rita Bussé, une jeune fille de père allemand et de mère polonaise, originaire de Posen. " Elle avait un talent de dessinatrice ; mais sa vocation était la caricature : elle avait le trait infaillible et le sens de la déformation comique. Quand on allait à Maugny, on vous faisait avant tout les honneurs des gros albums bourrés de personnages férocement contorsionnés, généralement politiques soulignés de légendes adéquates, et ils devaient être terriblement ressemblants, à en juger par les quelques paysans voisins qui figuraient dans la collection. Clément était très fier du talent de sa femme. La correspondance que nous présentons ici, aujourd'hui, a toujours été considérée, par les spécialistes, comme disparue durant la seconde guerre mondiale. Or il n'en était rien. Elle réapparaît maintenant, comme par " miracle ", récemment découverte par les descendants de Clément de Maugny, précieusement préservée dans les greniers du château. Les lettres adressées à Clément de Maugny - on ne s'est pas encore rendu-compte de l'importance qu'il eut dans la vie de Proust - retracent l'histoire d'une longue amitié de 1899 à 1922 - de sa jeunesse à sa mort. Nous y découvrons l'homme dans son intimité, parlant de sa vie en grande partie brisée par la maladie le harcelant sans cesse ; puis l'écrivain, obsédé par son oeuvre qu'il voudrait mener à terme, pressentant sa mort prochaine. Cependant, malgré tout cela il a encore et toujours du temps pour essayer de rendre service, se démenant pour trouver des solutions, intervenant près de ses nombreuses et diverses relations, remuant ciel et terre, sonnant à toutes les portes pour résoudre les problèmes de ses amis, allant même jusqu'à donner de l'argent, si nécessaire. On y découvre un homme chaleureux, amical, tourmenté, anxieux et aussi quelque fois complexe. Son intimité avec Clément de Maugny lui avait, aussi, facilité certaines confidences intimes. Dès leur jeunesse, il ne lui avait rien caché de ses " tendances ", de ses goûts sexuels, de ses attirances. Il se livre ainsi à lui - non sans pudeur, surtout quand il parle de ses " protégés " - mais sans réserve, sans retenue, sachant l'extrême compréhension de son ami, qui ne le juge pas. Avec Rita de Maugny, c'est un peu différent : il ne la connaît pas et ne sait que ce que Clément lui en a dit. Leur correspondance est ainsi plus mondaine, plus enjôleuse ; il veut séduire, il veut plaire. Il désire absolument la rencontrer, mais hésite toujours, s'esquivant quand cela pourrait devenir possible et pour finir préfère s'en tenir aux lettres. PROUST (Marcel). " Lettre-Préface " pour le recueil de caricatures de Rita de Maugny : " Au Royaume du Bistouri ". Manuscrit autographe, signé à deux reprises [c. 1918-1919] ; 5 pages in-4. Rita de Maugny était remarquablement douée pour le dessin et surtout pour ces caricatures " incisives " saisissant sur le vif les travers, les défauts et le ridicule de ses personnages. Dans " le Royaume du Bistouri ", ce sont les milieux hospitalier et médical qui servent de modèle. Infirmière de guerre, durant le peu de loisirs que lui laissait son service, elle " croquait " son entourage de travail, échappant par là-même aux misères qui l'entouraient. Le volume parut à Genève, aux Editions Henn, en 1919, avec une préface de Marcel Proust. Beau texte tout empreint de nostalgie, véritable passage de la " Recherche " où Proust évoque, presqu'avec regrets, ses souvenirs de jeunesse et l'époque insouciante où il était " heureux sans le savoir " quand il fit la connaissance de Clément de Maugny et du petit monde " de Thonon et de ses environs. Tout cela sera transposé par la suite et prendra place, comme il se doit, dans un passage de la " Recherche ". Il lui fait part de son désappointement en s'apercevant qu'une partie des caricatures ne sont plus en couleurs " comme celles que vous m'aviez envoyées il y a deux ans, d'autre part que plusieurs d'entre elles manquent, notamment est étonnant." I l n'est pas beau mais c'est quelqu'un " digne pendant de " I l lui sera beaucoup pardonné par qu'elle a beaucoup soigné " où vous rivalisez avec Abel Faivre tout en restant originale et en différant profondément de lui. La suppression de la couleur m'a déçu parce qu'elle a entraîné celle des paysages. Or bien avant que vous ne connaissiez Clément, il était l'un de mes deux ou trois meilleurs amis. Que de soirs nous avons passés ensemble en Savoie à regarder le Mont Blanc, devenir, tandis que le soleil se couchait un fugitif Mont Rose qu'allait ensevelir la nuit. Puis il fallait regagner le lac de Genève, et monter, avant Thonon dans un bon petit chemin de fer assez semblable à celui que j'ai dépeint dans un de mes volumes non encore parus, et que vous recevrez l'un après l'autre, si Dieu me prête vie. Un bon petit chemin de fer patient, d'un bon caractère, qui attendait le temps voulu, les retardataires, et même une fois parti, s'arrêtait si on lui faisait signe pour recueillir ceux qui, soufflant comme lui, le rejoignaient à toute vitesse. A toute vitesse en quoi ils différaient de lui, qui n'usait jamais que d'une sage lenteur. A Thonon, long arrêt, on serrait la main d'un tel qui était venu accompagner ses invités, d'un autre voulant acheter les journaux, de beaucoup que j'ai toujours soupçonnés de n'avoir rien d'autre à faire là que de retrouver des gens de connaissance, une forme de vie mondaine comme une autre que cet arrêt à la gare de Thonon. Or le château de M[augny] la vieille demeure des ancêtres de votre mari était fort au dessus de Thonon mais enchâssé dans l'émeraude de ce pays admirable. Vos couleurs me faisaient toujours penser aux couleurs de ce pays-là. Il y a bien longtemps de cela ; depuis vous avez été une infirmière admirable, et pourtant gaie dans l'inlassable dévouement. Vous avez extrait un comique tout spécial de ce milieu où vous avez tenu une place héroïque. Un dessin comme le " R éveillez-vous mon ami c'est l'heure de prendre la potion pour dormir ", mérite autant de rester, que vos grosses dames repenties qui illustrent tout un chapitre de votre " S plendeurs et Misères " non pas certes des courtisanes, mais de quelques grandes dames, qui ne furent saintes que sur le tard. Et le château de M[augny] me direz-vous que devient-il dans tout cela. Je ne l'ai pas perdu de vue. Vous rappelez-vous au début du Capitaine Fracasse le château lugubre où vit Sigognac. Franchement M[augny] était admirable mais n'était pas plus gai. Gautier qui comptait faire revenir Sigognac dans le triste château pour achever dans le noir un livre qui avait commencé dans le noir, fut un peu déconcerté quand ses éditeurs exigèrent une fin gaie, claire, triomphale. A sa fille surtout (Judith Gautier) cela paraissait moins vrai, moins " comme dans la vie ". Il s'exécuta cependant. Vous êtes venue depuis lui donner raison. En épousant Clément, vous avez amené le bonheur dans la demeure triste, votre charme, votre esprit, un amour partagé, ont forcé de sourire les vieilles pierres?". Joint un exemplaire de l'Album imprimé.